Le 4e Roi Mage

par
Henry Van Dyke

 Vous connaissez l’histoire des Trois Mages, comment ils vinrent de très loin pour offrir leurs cadeaux dans la grotte de Bethléem.

Mais avez-vous déjà entendu l’histoire du quatrième Roi Mage, qui vit aussi l’Etoile briller et décida de la suivre, mais ne parvint pas à temps pour voir l’enfant-Jésus? Avez-vous entendu parler du souhait intense de ce quatrième pèlerin, et de la façon dont cela lui fut refusé et en même temps accordé, par ce refus même? De ses nombreuses recherches et des épreuves de son âme, de son long parcours et de l’étrange façon dont il découvrit Celui qu’il cherchait?

Je vous conterai l’histoire comme j’en ai entendu des fragments dans le Monde des Rêves, dans le palais du coeur de l’homme. Trente-trois ans de la vie d’Artaban (le quatrième Roi-Mage) s’étaient écoulés et il était toujours pèlerin cherchant la lumière. Ses cheveux, jadis plus noirs que les falaises de Zagros, étaient aussi blancs que la neige qui les recouvrait en hiver. Ses yeux qui jadis irradiaient comme des flammes, étaient devenus ternes comme des braises couvant sous la cendre.

Fatigué, épuisé, sur le point de mourir, mais attendant toujours le Messie, il était revenu pour la dernière fois à Jérusalem. Il avait souvent visité cette Cité Sainte, auparavant, parcouru toutes ses ruelles, toutes ses masures surpeuplées et ses noires prisons, sans trouver aucune trace de la famille du Nazaréen qui était parti de Bethléem longtemps avant. Mais c’était maintenant comme s’il devait faire un effort et quelque chose murmurait en son coeur qu’enfin, il allait réussir.

C’était l’époque de Pâques. La Ville était pleine d’étranger. Les enfants d’Israël, dispersés dans les terres lointaines étaient revenus au temple pour la grande fête, et depuis plusieurs jours c’était une confusion de langues dans les rues étroites.

Mais ce jour-là, il y a avait une agitation particulière dans la foule. Le ciel était obscurci par de sinistres nuages. Des courants d’excitation semblaient circuler à travers la foule. Un lien invisible les entraînait tous du même côté. Le claquement des sandales et le frottement de milliers de pieds nus sur les pierres étaient incessants, sur le chemin que mène à la Porte de Damas.

Artaban se joignit à un groupe de gens de son propre pays, des Juifs de Parthe, qui étaient venus célébrer la Pâque et leur demanda quelle était la cause du tumulte, et où ils allaient.

« Nous allons, répondirent-ils, à un endroit nommé Golgotha, hors des murs de la Cité, où doit avoir lieu une exécution. N’avez-vous pas entendu parler de ce qui est arrive? Deux célèbres voleurs doivent être crucifiés et avec eux, il y a quelqu’un d’autre appelé Jésus de Nazareth. C’est un homme qui a fait des choses merveilleuses pour le peuple, aussi, celui-ci l’aime-t-Il beaucoup. Mais les prêtres et les anciens ont décidé qu’Il devait mourir parce qu’Il a déclaré être le Fils de Dieu. Et Pilate l’a envoyé à la Croix parce qu’Il a dit qu’Il était le « Roi des Juifs ».

Quelle impression étrange lorsque ces paroles familières entrèrent dans le coeur fatigué d’Artaban. Elles l’avaient conduit toute sa vie, à travers terres et mers. Et maintenant, elles venaient à lui mystérieusement, comme un appel au secours.

Le Seigneur s’était présenté, mais Il avait été renié et chassé. Il était sur le point d’être tué. Peut-être était-il en train de mourir à l’instant même. Etait-il possible que ce fut Celui qui était né à Bethléem, trente- trois ans auparavant, dont l’Etoile apparue dans le ciel, annonçant la naissance, et dont les prophètes avaient parlé?

Le coeur d’Artaban battit irrégulièrement, avec cette appréhension trouble et hésitante qui accompagne une vive émotion chez les personnes âgées. Et il se dit à lui-même: « Les voies de Dieu sont plus étranges que les pensées des hommes. Peut-être vais-je enfin rencontrer le Seigneur, entre les mains de ses ennemis, et arriverai-je à temps pour offrir ma perle pour sa rançon, avant qu’Il ne meure ».

Ainsi le vieil homme suivit la foule à pas lents et douloureux, jusqu’à la Porte de Damas. Juste devant l’entrée, une troupe de soldats macédoniens descendaient la rue, traînant une jeune fille aux habits déchirés et aux cheveux épars. Comme le Mage s’arrêtait pour la regarder avec compassion, elle se libéra brusquement des mains de ses bourreaux et se jeta à ses pieds, lui étreignant les genoux. Elle avait vu sa coiffe blanche et le cercle ailé sur sa poitrine.

« Ayez pitié de moi, pleura-t-elle, et sauvez-moi pour l’amour de Dieu. Je suis une fille de la vraie religion enseignée par les Mages. Mon père était marchand de Parthe, mais il est mort et je suis saisie à cause de ses dettes et dois être vendue comme esclave.

Sauvez-moi de ce qui est pire que la mort! »

Artaban frissonna. C’était le vieux conflit que son âme avait connu dans la palmeraie de Babylone et à Bethléem – le conflit entre l’attente de la foi et l’impulsion de l’amour. Deux fois le don qu’il destinait au culte religieux avait été mis au service de l’humanité. C’était la troisième fois, l’ultime épreuve, le choix final et irrévocable.

Etait-ce sa grande chance ou sa dernière tentation? Il n’en savait rien. Une seule chose était claire dans le trouble de son esprit, c’était inévitable – et l’inévitable ne vient-il pas de Dieu? Une seule chose apparaissait certaine à son coeur divisé – secourir cette jeune fille abandonnée serait une pure manifestation d’amour. Et l’amour n’est-il pas la lumière de l’âme.

Il sortit la perle de son vêtement. Jamais elle n’avait paru si lumineuse, si rayonnants, si pleine de chatoiements tendre et vivants. Il la mis dans la main de l’esclave. « C’est ta rançon ma fille! c’est le dernier de mes trésors; je l’avait gardé pour le Seigneur ».

Au moment même où il parla, le ciel s’obscurcit davantage et des frémissements parcoururent la terre qui se soulevait convulsivement comme la poitrine d’un être qui se débat, en proie à un terrible chagrin. Les murs des maisons vacillèrent. Des pierres se détachèrent et dévalèrent dans la rue. Des nuages de poussière remplirent l’atmosphère. Les soldats, terrorisés, s’enfuirent en titubant, comme des ivrognes. Mais Artaban et la fille qu’il avait délivrée s’accroupirent sous le mur du prétoire.

Que craignait-il? Qu’espérait-il? Il avait donné le dernier vestige du tribut qu’il destinait au Seigneur. Il avait abandonné le dernier espoir de Le trouver. La quête était finie et elle avait échoué. Mais dans cette pensée même, acceptée totalement, il trouva la paix.

Ce n’était pas de la résignation. Ce n’était pas de la soumission. C’était quelque chose de plus profond, de plus subtil. Il savait que tout était bien, parce qu’il avait agi du mieux qu’il avait pu, jour après jour. Il avait été fidèle à la lumière qu’il avait reçue. Il avait cherché plus, et s’il ne l’avait pas trouvé, si un échec était l’aboutissement de sa vie, c’était sûrement le mieux qu’il fût possible. Il n’avait pas eu la révélation de « la vie éternelle et incorruptible ». Mais il sentait que, même s’il pouvait revivre sa vie terrestre, rien ne pourrait être autrement que cela avait été.

Une nouvelle secousse du tremblement de terre ébranla le sol. Une lourde tuile, détachée du toit, tomba et heurta le vieil homme à la tempe. Il gisait pâle et sans souffle, sa tête grise reposant sur l’épaule de la jeune fille et le sang jaillissant de la blessure. Comme elle se penchait sur lui, craignant qu’il ne fût mort, une voix parvint, à travers le demi-jour, ténue et calme, comme une musique lointaine dans laquelle les notes sont perceptibles, mais pas les paroles. La jeune fille se retourna pour voir si quelqu’un avait parlé, depuis la fenêtre au-dessus d’eux, mais elle ne vit personne.

Alors, les lèvres du vieil homme commencèrent à remuer comme s’il répondait, et elle l’entendit murmurer dans la langue parthe:

« Cela n’est pas possible, Seigneur!

Car quand T’ai-je vu affamé et T’ai-je nourri?

Ou assoiffé et T’ai-je donné à boire?

Quand T’ai-je vu étranger et T’ai-je accueilli?

Ou nu et T’ai-je habillé?

Quand T’ai-je vu malade ou en prison et T’ai-je rendu visite?

Je T’ai cherché durant trente-trois ans,

mais je n’ai jamais vu Ton visage, ni ne T’ai-je servi ».

Il s’arrêta et la douce voix se fit entendre à nouveau. Et à nouveau, la jeune fille l’entendit très faiblement dans le lointain. Mais à présent, il lui semblait comprendre les paroles:

« Je te le dis en Vérité, chaque fois que tu as fait cela au plus petit de mes frères, c’est à moi que tu l’as fait ».

Un doux rayonnement d’émerveillement et de joie illumina le pâle visage d’Artaban, comme les premières lumières de l’aube au sommet d’une montagne enneigée. Un long soupir de soulagement s’exala lentement de ses lèvres.

Son voyage était terminé. Le quatrième Roi Mage avait trouvé le Seigneur.

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